Twitter™ et le shadow ban

Les réseaux sociaux devaient être magnifiques. Ils fournissaient une interface facile à utiliser pour naviguer sur le web, discuter avec nos amis et notre famille, suivre des groupes d'intérêts riches et nous tenir au courant des dernières actualités. Curieusement, avec le temps, ils sont devenus moins amusants. Dans ce billet, je partagerai avec vous mon expérience avec un shadow ban de Twitter™, la manière par laquelle je l'ai obtenu et les méthodes que j'ai employées afin de le comprendre.

Depuis plusieurs années, je conserve une saine distance avec Facebook™, LinkedIn™ et les autres réseaux sociaux. De mon point vue, ils introduisent une couche inutile entre la richesse ouverte du World Wide Web et ses utilisateurs et ses utilisatrices. Malgré tout, au XXIe siècle, il demeure important de conserver une présence numérique au risque de se ringardiser. Twitter™ m'a toujours paru l'outil le plus efficace en ce sens. Il demeure le moins invasif à l'égard de la vie privée. Également, pour un bavard comme moi, il permet de placer de nombreux gazouillis sans avoir l'impression d'inonder les personnes abonnées à mon compte. Cet aspect conversationnel constitue même le coeur du réseau.

À l'automne 2017, le gouvernement libéral a annoncé une nouvelle série de coupures à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Ces restrictions m'apparaissaient particulièrement choquantes puisqu'elles réduisaient d'une façon importante les ressources dévolues à la numérisation des archives. En ma qualité d'historien de l'art, ces documents numériques constituent une ressource importante pour ma recherche. En ma qualité d'historien de l'art et de codeur, je ne comprenais tout simplement pas la logique derrière cette décision qui pouvait mettre en péril le rôle de leader numérique de l'institution. J'ai donc choisi de prendre la parole.

Jusqu'à cet instant, mon compte @MrcGthr connaissait une croissance organique. J'avais réussi à intéresser quelques centaines de personnes autour des mots-clics #DigitalHumanities, #cultureQc et #mnbaq. Mes gazouillis traitaient surtout de sécurité informatique, d'histoire de l'art du Canada et du Québec, d'humanités numériques et de sujets similaires. Aucun sujet politique n'était abordé. Toutefois, je possédais une habitude peu commune: j'effaçais mes gazouillis après une semaine. Oh! Il ne s'agissait pas de cacher quoi que ce soit; plutôt, j'avais le désir de voir mon fil en adéquation avec mon état d'esprit du moment. Également, j'abandonnais un compte après un an afin de conserver une perspective nouvelle et éviter l'embourbement.

Le compte @MrcGthr fonctionnait de cette manière depuis quelques mois lorsque les coupes budgétaires à BAnQ ont été annoncées. À la suite de cette annonce, j'ai décidé de montrer la richesse de cette ressource numérique en mettant de l'avant tout ce qu'il était possible d'y trouver. J'ai débuté en employant le mot-clic #MerciBAnQ et en renvoyant vers les documents disponibles en ligne. Après quelques gazouillis, j'ai croisé un autre utilisateur engagé dans une démarche similaire. Il employait #JeSoutiensBAnQ. Afin d'unir ma voix à la sienne, j'ai adopté ce mot-clic et continué mes gazouillis. C'est à ce moment que le bordel a commencé.

J'ai commencé à insérer des politiciens dans mes gazouillis. La stratégie a fonctionné. Le mouvement #JeSoutiensBAnQ a pris de l'ampleur. Des membres des partis d'opposition ont annoncé leur soutien. Des articles de journaux ont rendu compte du bruit qui se faisait entendre sur les réseaux sociaux. Un momentum se créant, une manifestation a été organisée. La presse électronique s'est rendue sur les lieux et des reportages ont été diffusés à la télévision. Au milieu de cette fébrilité, Twitter™ a décidé de me retirer du débat en m'imposant un shadow ban.

C'était en 2017. À ce jour, l'entreprise dément son recours à cette stratégie. Pourtant, durant la campagne #JeSoutiensBAnQ, j'ai remarqué une chute soudaine de mes statistiques de visibilité. Au même moment, mes notifications ont cessé. J'étais interloqué. Est-ce que mes gazouillis étaient devenus illisibles? Est-ce que la campagne s'était déplacée vers un nouveau mot-clic sans que je ne m'en aperçoive? Puis, j'ai compris ce qui se passait: Twitter™ me laissait croire que j'utilisais le réseau normalement tout en me rendant invisible aux yeux des autres. Au bout du compte, je croyais participer à l'effort collectif, mais l'entreprise avait décidé de me transformer en ombre, de me bannir du débat.


Ce que je voyais


Ce que les autres voyaient

Ma première réaction fut marquée par la surprise. Comment? Twitter™ fait cela sans avertissement? Aucun message me disant que j'étais trop bavard, trop actif, trop impliqué. Aucune chance à la rédemption. Aucun moyen à ma disposition afin de corriger le tir. Rien. Simplement le retrait pur, sec, sauvage, abrupt d'une campagne politique au moment pile où elle prenait de l'ampleur.

Ma deuxième réaction fut marquée par l'introspection. Étais-je dans le tort? Étais-je trop bavard? Étais-je trop agressif? En privé, j'ai cherché à valider cette possibilité auprès des personnes impliquées dans la campagne. Je n'ai reçu aucune réponse allant dans ce sens. Plutôt, chaque personne contactée soulignait ma contribution. Pire, certaines d'entre elles croyaient que j'avais abandonné le navire alors que la dynamique s'installait.

Ma troisième réaction fut marquée par la colère. Comment? Un algorithme anonyme, en quelque part, avait porté un jugement sur mon contenu, m'avait retiré d'une campagne politique et avait donné l'impression que j'abandonnais? Cela ne me semblait pas correct. J'ai été un peu soulagé lorsque j'ai appris que Scott Adams, dessinateur de Dilbert, avec également subi un shadow ban. J'étais en bonne compagnie.

Enfin, ma dernière réaction fut marquée par la curiosité. Dès lors, je me suis mis à tester le réseau. J'ai désactivé puis réactivé mon compte. J'en ai ouvert d'autres, puis je les ai fermés. J'ai créé des applications sur le réseau des développeurs. J'ai effacé mes gazouillis. Au bout du compte, j'ai découvert ces trois points sur les shadow bans. D'abord, ils sont mis en place pendant environ 24 heures. Par la suite, mon compte redevient visible pour l'ensemble de la communauté Twitter™. Ensuite, la mise au ban est activée par l'emploi rapide des mêmes mots-clés ou le fait de citer un même utilisateur de manières différentes (localisation géographique, pseudonyme, mot-clic). Enfin, l'ouverture d'un nouveau compte n'est pas vraiment utile puisque l'algorithme gérant la croissance organique est plus strict qu'avant.

Je me permets d'inclure mon fil Twitter™ au 12 octobre 2018. À vous de voir si mon compte mérite des shadow bans à répétition.


shadowban.eu permet de tester l'état de son compte

Ceci est mon expérience sur Twitter™. C'est peu, mais si ce texte aide une personne, il n'aura pas été rédigé en vain.

dernière mise à jour : novembre 2018
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